L'épaule du lanceur

Dr. Nicolas LAPIE

Introduction

Afin de comprendre l’origine des pathologies de l’épaule du lanceur, il est nécessaire d’analyser le geste sportif et les conséquences de sa répétition.
Le sport le plus emblématique est le lancer au baseball (pitcher), dont l’étude a largement contribué à la compréhension des mécanismes lésionnels.

Le geste du lanceur consiste à porter l’humérus en abduction dans le plan de l’omoplate, associé à une rotation externe importante afin de générer la vitesse et la puissance du lancer.
Avec l’entraînement, cette rotation externe devient de plus en plus importante, conduisant à une hyper-rotation externe.

L’épaule s’adapte alors de manière physiologique, permettant une amélioration des performances. Cependant, lorsque les capacités d’adaptation sont dépassées, cette adaptation devient pathologique et expose à des lésions anatomiques spécifiques.

À qui s’adresse cette page ?

Cette page s’adresse aux patients pratiquant un sport de lancer, mais également aux professionnels de santé (médecins, kinésithérapeutes, préparateurs physiques).
Certaines parties sont volontairement détaillées afin d’expliquer précisément les mécanismes biomécaniques de l’épaule du lanceur et d’aider à la compréhension des choix thérapeutiques.

 

Base Ball
Position d'armé du bras droit, le coude est dans le plan du dos (omoplate)

 À retenir – Lecture rapide

  • L’épaule du lanceur est une épaule très sollicitée qui s’adapte pour améliorer la performance.

  • Cette adaptation devient parfois pathologique lorsque ses capacités sont dépassées.

  • Les lésions concernent principalement :

    • le labrum et le biceps,

    • la coiffe des rotateurs,

    • la stabilité antérieure,

    • et la scapula.

  • Le traitement est le plus souvent médical et rééducatif.

  • La chirurgie est réservée à des situations bien définies.

Principes biomécaniques de l’épaule du lanceur

L’adaptation physiologique essentielle de l’épaule du lanceur est la rétraction progressive de la capsule postéro-inférieure.

En position d’armé du bras (abduction et rotation externe), il existe un contact physiologique entre le trochiter (zone d’insertion de la coiffe des rotateurs) et la glène postéro-supérieure.
La répétition de ce contact peut entraîner des lésions du labrum et de la face profonde de la coiffe : il s’agit du conflit postéro-supérieur.

La rétraction capsulaire postéro-inférieure déplace le centre de rotation de la tête humérale vers le haut et l’arrière, augmentant la rotation externe et retardant le conflit.
Le revers de cette adaptation est une distension des structures antérieures, notamment du ligament gléno-huméral inférieur, favorisant une micro-instabilité antérieure.

Cette adaptation devient une épaule à risque lorsque ses limites sont dépassées.

1. Pathologies articulaires

1.1 Les lésions du labrum et de l’insertion du long biceps (SLAP)

Le Labrum posterosuperieur

Même si le contact entre le trochiter et la glène est retardé par l’adaptation capsulaire, il persiste, en particulier lorsque le lanceur recherche une amplitude maximale en arrière du plan de l’omoplate.
Ces contraintes peuvent entraîner des lésions du labrum postéro-supérieur, parfois associées à des lésions de la face profonde du sus-épineux ou du sous-épineux (lésions en miroir).

Cliniquement, les douleurs apparaissent à l’armé du bras, souvent en arrière.
Le recentrage de la tête humérale soulage la douleur, sans appréhension antérieure.

L’imagerie (IRM ou arthro-TDM) peut objectiver ces lésions, parfois associées à un éperon osseux glénoïdien.

 SLAP

Les lésions SLAP correspondent à une atteinte de la partie supérieure du labrum, au niveau de l’insertion de la longue portion du biceps.
L’hyper-rotation externe entraîne des forces de traction répétées sur le biceps, responsables de ces lésions.

Le tableau clinique est variable : sensation de bras mort, douleurs atypiques, irradiations dans le biceps ou simple fatigabilité.
L’imagerie peut être contributive, mais le diagnostic est parfois posé lors de l’arthroscopie.

1.2 Le labrum antérieur et le LGHI

L’hyper-rotation externe induit une distension des structures antérieures, en particulier du ligament gléno-huméral inférieur.
Il peut en résulter une micro-instabilité antérieure, avec test d’appréhension positif en position d’armé.

Quelle est l’épaule à risque ? celle qui bascule d’une adaptation physiologique au pathologique ?

L’analyse repose sur :

  • le geste d’armé du bras,

  • la position du bras par rapport au plan de l’omoplate,

  • et surtout l’étude des rotations.

L’adaptation physiologique se traduit par un gain de rotation externe (RE2) compensé par une perte équivalente de rotation interne (RI2).
Lorsque la perte de RI2 devient supérieure au gain de RE2, l’épaule est déséquilibrée et à risque.

L’épaule à risque associe :

  • gain de RE2 supérieur à la perte de RI2,

  • dyskinésie scapulaire,

  • geste réalisé en dehors de la zone de sécurité.

 

Notez la rotation externe de l'épaule droite. Le coude droit reste dans le plan de l'omoplate (du dos), il n'est pas en arrière, zone à risque.

 

2. La scapula : dysfonctionnement ou dyskinésie (SICK scapula)

La scapula joue un rôle fondamental dans le fonctionnement de l’articulation gléno-humérale.
Chez le lanceur, la fatigabilité musculaire entraîne un mauvais positionnement de la scapula, responsable de douleurs et de conflits secondaires.

Cliniquement, on observe une scapula latéralisée, une asymétrie des épaules et des douleurs localisées.
Cette malposition favorise le conflit sous-acromial secondaire et certaines lésions associées.

3. Atteinte de la coiffe des rotateurs

Indépendamment des pathologies propres au lanceur, l’atteinte de la coiffe est logique par surmenage en fonction du geste réalisé. On retrouve toutes les lésions possibles : tendinopathie, lésion partielle ou totale.
Elles peuvent être primitives ou secondaires à un conflit postéro-supérieur ou à une dyskinésie scapulaire.

La coiffe joue également un rôle essentiel de stabilisateur dynamique, notamment lors de la phase d’accélération du lancer.

A retenir : les lésions de l’épaule du lanceur sont variées, parfois non spécifique par surmenage, et parfois spécifique par les conséquences de la rétraction capsulaire postéro inferieure.
L’examen clinique permet de guider le thérapeute, aidé de l’imagerie médicale. L’étude du gain de rotation externe par rapport à la perte de rotation interne est la clé, sans oublier l’analyse du rythme et de la position de la scapula.
L’épaule à risque : gain de RE2 supérieur à perte de RI2, SICK scapula, et geste en dehors de la zone de sécurité (diminution de l’abduction, armé du bras en arrière du plan de la scapula)

4. Cas particuliers : lésions neurologiques de l'épaule du lanceur 

Les atteintes neurologiques de l’épaule du lanceur sont plus rares que les lésions mécaniques, mais doivent être connues car elles peuvent être responsables de douleurs atypiques, d’une baisse de performance ou d’un déficit musculaire parfois peu douloureux. Elles sont le plus souvent liées à un surmenage chronique par répétition du geste de lancer.

L’atteinte la plus fréquente concerne le nerf suprascapulaire. Son trajet anatomique, comportant plusieurs zones de contrainte, l’expose aux phénomènes de traction répétés. Cliniquement, elle peut se traduire par une douleur postérieure de l’épaule, une fatigabilité inhabituelle, une perte de précision du geste ou une amyotrophie du sous-épineux avec déficit de rotation externe. L’atteinte peut parfois être peu symptomatique.

Le diagnostic repose sur l’examen clinique, complété par l’IRM à la recherche de signes de souffrance musculaire ou d’un kyste compressif. L’EMG peut être utile mais n’est pas toujours contributif.

Le traitement est le plus souvent médical en première intention, avec repos relatif, traitement anti-inflammatoire et rééducation adaptée. La chirurgie se discute en cas d’échec du traitement médical, en particulier lorsqu’une compression est objectivée. Elle consiste alors en une libération du nerf, le plus souvent par arthroscopie.

5.Traitement de l’épaule du lanceur

Le traitement de l’épaule du lanceur est dans la grande majorité des cas médical et fonctionnel.
Il doit toujours être adapté au geste sportif, au niveau de pratique et aux lésions identifiées.

Traitement de base

La prise en charge initiale repose sur :

  • un repos relatif (sans arrêt complet prolongé),

  • le traitement de la phase inflammatoire (physiothérapie, anti-inflammatoires, parfois infiltration),

  • la récupération des mobilités, en particulier de la rotation interne,

  • les étirements de la capsule postéro-inférieure,

  • le renforcement musculaire ciblé, notamment des rotateurs externes et des stabilisateurs de la scapula.

Cette prise en charge est à la fois curative et préventive, visant à corriger les mécanismes ayant conduit à la lésion.

Traitement des lésions constituées

Lorsque les lésions sont installées, le traitement est individualisé, en fonction :

  • du type de lésion (labrum, coiffe, instabilité, atteinte neurologique),

  • de la symptomatologie,

  • et des exigences sportives.

La chirurgie n’est envisagée qu’en cas d’échec d’un traitement médical bien conduit, et uniquement dans des situations bien définies.
L’objectif est alors de traiter la lésion responsable des symptômes tout en préservant les amplitudes nécessaires au geste de lancer.